Le Prof. Morin s'exprime dans la presse à propos de la stratégie Suisse du numérique

19/05/2016

Cette Suisse 4.0 qui se fait attendre

Le Conseil fédéral a adopté une tardive et indispensable stratégie numérique. Les milieux industriels n’ont pas attendu ce rapport pour entamer leur révolution numérique. En matière d’éducation, plusieurs voix susciter le goût pour l’informatique dès l’école obligatoire.

Le numérique a provoqué une révolution industrielle en bouleversant et transformant tous les secteurs. Le monde économique, la santé, la musique, la photographie, les médias, le tourisme, mais aussi la société et l’Etat. Le 20 avril dernier, le Conseil fédéral a adopté une stratégie, dénommée «Suisse numérique». Celle-ci fixe les lignes directrices régissant l’action de l’Etat et indique comment et dans quels domaines les autorités, l’économie, les milieux scientifiques, la société civile et les acteurs politiques doivent collaborer pour que la Suisse renforce sa position en tant qu’économie novatrice. Le document comporte 25 objectifs et 52 mesures qui vont de l’élaboration, d’ici la fin de l’année, d’un rapport sur l’économie numérique, à la promotion de la mobilité intelligente en passant par la cyberadministration et de nouvelles offres de formation.

Cette stratégie «Suisse numérique» souhaiterait que les technologies de l’information et de la communication apportent un élan d’innovation, permettant la création de valeurs et la croissance économique. Comment est perçu ce rapport? Répond-il aux attentes? Où se situe la Suisse en matière de stratégie numérique en comparaison internationale? Quelques experts ont fait part de leurs observations sur la question du numérique.

«Au vingtième siècle, toutes les innovations venaient de la physique. Dans le siècle actuel, la plupart des inventions sont issues du numérique, ou plus précisément des sciences de l’informatique. C’est important que le Conseil fédéral développe une stratégie en la matière. Il ne s’agit plus d’être uniquement des consommateurs mais aussi des acteurs du numérique, estime Martin Vetterli, futur président de l’EPFL. Mais qu’allons-nous faire avec toutes ces données? Il va falloir former des spécialistes pour les analyser et les comprendre. J’espère que cet aspect sera pris en compte dans la stratégie du Conseil fédéral.»

Retard en comparaison internationale

«Accompagner cette transition numérique est indispensable. Mais cette stratégie intervient avec six années de retard, ce qui équivaut à trois générations technologiques», estime, pour sa part, Jean-Henry Morin, professeur de systèmes d’information à l’Université de Genève. La plupart des Etats ont en effet déjà mis en place des stratégies numériques, avec des secrétaires d’Etat incarnant une responsabilité politique. «En outre, le financement de ce programme ne se fera que sur les budgets existants. Or, le coût d’une transition numérique se chiffre à plusieurs milliards», s’étonne Jean-Henry Morin.

«La Suisse semble suivre l’initiative française «La French Tech» mise en place il y a deux ans. Je remarque qu’en matière d’innovation, la Suisse a tendance à reprendre le modèle français», fait remarquer Guillaume Dubray, associé chez Polytech Venture, un fonds spécialisé dans le financement de start-up active dans le numérique.

   «Je remarque qu’en matière d’innovation, la Suisse a tendance à reprendre le modèle français»

La stratégie «Suisse numérique» devrait toutefois améliorer le classement de la Suisse en comparaison internationale. Dans son rapport 2015 sur l’économie numérique, l’OCDE observait que 27 des 34 pays membres avaient une stratégie numérique actualisée. Les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, Israël figurent parmi les locomotives. En revanche, la Suisse et l’Autriche figuraient parmi les retardataires. L’Estonie était également cité en exemple en matière d’emblème numérique de l’Europe. L’administration y est entièrement numérisée, les citoyens ont une identité numérique unique pour toutes leurs démarches. Les données sont ouvertes et la protection des données personnelles numériques est inscrite dans la Constitution. Et le code est enseigné à l’école.

«Industrie 4.0»

En matière économique, la numérisation des activités touche aussi bien les processus de production, la distribution, le marketing que l’industrie. Elle concerne également tous les commerces, les PME ou les multinationales. Pour réussir cette transition numérique, les entrepreneurs doivent innover. Et pour cela ils ont souvent besoin de financement. Ainsi, un élément pour réussir cette transition numérique reste l’encouragement au capital-risque, rappelle-t-on dans les incubateurs et les milieux proches des start-up. «Pour soutenir l’économie numérique, il faudrait, comme en Grande-Bretagne, déduire fiscalement les investissements réalisés dans l’innovation, estime Guillaume Dubray. L’Etat aura également à jouer un rôle important dans les aspects régulatoires. Pour accepter les technologies et réussir cette transition, il faudra par exemple donner la même valeur légale à un document électronique qu’à un document manuscrit aussi bien, par exemple, dans les services financiers que dans les milieux médicaux.»

Pour Guillaume Dubray, le Conseil fédéral devrait tout mettre tout en œuvre pour préserver le cadre juridique lié à la protection des données. «Il s’agit d’un avantage compétitif qui permet à la Suisse de jouer un rôle essentiel dans cette économie. Beaucoup d’entreprises y installent leur centre de compétence et construisent leur modèle d’affaires sur l’utilisation des données.»

    «Si la stratégie suisse numérique permet de diminuer les lourdeurs administratives, elle va alors dans le bon sens»

Par contre, les milieux industriels n’ont pas attendu la décision du Conseil fédéral pour se pencher sur cette 4e révolution industrielle. En suivant l’exemple de l’Allemagne, quatre organisations faîtières ont lancé Industrie 4.0 pour mettre en réseau toute la chaîne de production du consommateur au fournisseur. Des changements économiques sont attendus aussi bien dans les moyens de production que les échanges automatiques d’informations. Les entreprises qui auront rapidement la maîtrise technologique des objets connectés, des robots ou des imprimantes 3D, pour n’en citer que quelques exemples, seront celles qui amèneront de la croissance et seront les plus compétitives. «Si la stratégie suisse numérique permet de diminuer les lourdeurs administratives, elle va alors dans le bon sens. Par contre, les milieux économiques n’ont pas besoin de ce rapport pour gérer cette révolution», dit Philippe Cordonier, responsable communication pour la Suisse romande de Swissmem.

Education au numérique

La formation est un autre élément clé qu’il s’agira d’intégrer dans la «Suisse numérique». «Il faut un changement de culture et intégrer la notion de risque», estime Guillaume Dubray. «En Suisse, l’éducation au numérique n’est pas remplie. Les écoliers sont formés à Word, Excel et Powerpoint mais ils n’ont pas d’éducation numérique. Ils naissent avec un smartphone mais font tout et leur contraire sur les réseaux sociaux. Les jeunes n’ont pas les clés de lecture pour s’approprier cette transformation», note Jean-Henry Morin. Un avis que partage Martin Vetterli qui ajoute: «La plupart des écoliers ne connaissent pas les mécanismes fondamentaux qui permettent de faire fonctionner une tablette ou un smartphone. Il faut susciter le goût pour les sciences de l’informatique comme l’a déjà compris l’Amérique du Nord.»

Il s’agit de repenser l’école à l’ère du numérique en s’inspirant par exemple, selon Jean-Henry Morin, du rapport français «Jules Ferry, 3.0», le rapport de la commission éducation du Conseil national du numérique en France. Celui-ci propose de multiplier les «éducalabs», qui rapprochent les établissements, les professeurs, les élèves et parents d’élèves, le monde de l’industrie et de la recherche. Il prévoit aussi la création d’un bac Humanités numériques ainsi que d’une réforme de la formation initiale et continue des enseignants, qui les initie en particulier à la veille technologique et pédagogique ou l’open data.

(source: http://www.letemps.ch/economie/2016/05/03/cette-suisse-4-0-se-attendre , publié par mardi 3 mai 2016 à 09:55)

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